Genèses de l'autisme
Freud, Bleuler, Kanner

Le nom « autisme », reçu comme une évidence, désigne depuis plus d’un demi-siècle une forme extrême de maladie mentale. Pour autant, sait-on dans quels champs de savoirs il a été forgé, à travers quels débats, quels conflits, quels emprunts ? Marie-Claude Thomas débrouille ici l’écheveau textuel où se lit comment Bleuler a réduit l’auto-érotisme de Freud en autisme. Sa « pensée autistique » décrivait un esprit livré à la fantaisie, au rêve, à la poésie : présente chez tout un chacun, elle envahissait la vie du schizophrène. On la retrouve au fondement même de la psychologie de l’enfant, notamment chez Piaget. Trente ans plus tard, sur un autre continent, un médecin lancé dans la toute jeune psychiatrie infantile rencontre quelques enfants mutiques, enfoncés dans une « seulitude » qui semble les couper de toute affectivité. Il les baptise d’un mot dont l’emploi restait jusque-là plutôt mineur : « autistes ». Le syndrome de Kanner était né.

EXTRAIT. Le projet de diagnostiquer le présent dans une perspective de généalogie foucaldienne conduit à rendre visible ce qui est visible : « De faire apparaître ce qui est si proche, si immédiat, ce qui est si intimement lié à nous- mêmes qu’à cause de cela, nous ne le percevons pas », c’est-à-dire voir, enfin, ce que nous voyons, cet aspect du visible particulièrement médiatique et... contagieux. Il y a en effet à s’interroger sur l’aspect « contagion » remarqué par Kanner lui-même, l’aspect épidémie, dont la valeur quantitative des enquêtes sur les « cohortes », comme disent les textes des épidémiologues, masque la valeur qualitative. On repère des épidémies virales ou infectieuses, mais on repère aussi des épidémies de suicides, de conversions... et de conversions religieuses, bref des « épidémies d’esprit », comme disait Jean-Jacques Rousseau. Quelle est la valeur qualitative de l’autismépidémie ? Est-il possible de trouver le ton juste pour dire les marges qui font le nom autisme ? Peut-être... En revanche, il est peu probable que l’on trouve les mots justes, des mots nouveaux pour dire ce nom par lequel s’engouffrent des nœuds en souffrance, différents, multiples, singuliers qui sont formatés, protocolarisés en Un, Un nom autisme, officiel. S’il est de la responsabilité du psychanalyste de ne pas prendre des vessies pour des lanternes, il lui revient alors de ne pas réduire ces nœuds en souffrance à ce qui en est Un-stitué. Enfin, ces mots justes et nouveaux, peut- être même faut-il se refuser à les trouver et faire en sorte/attendre que des enfants dits autistes veuillent bien, par hasard, les lancer à nos oreilles. Cela arrive.

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Date de parution : avril 2014
216 pages
Illustrations
ISBN : 978-2-35427-064-3